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XVIIIème siècle
Le XVIIIème siècle est, en France, celui des Lumières et de la fin de l'Ancien Régime. Sous Louis XV puis Louis XVI, le royaume brille par ses arts et ses sciences, mais s'enfonce dans une crise financière et sociale qui débouche, en 1789, sur la Révolution, puis sur la République et la guerre contre presque toute l'Europe. Pour le Cap-Sizun, terre pauvre et maritime, le siècle est d'abord tourné vers la mer — et vers ses naufrages ; il s'achève dans les bouleversements révolutionnaires, que la paroisse, très attachée à sa religion, accueillit fort mal.
Quelques naufrages importants
Si les naufrages sont si nombreux ici, c'est que la commune ferme, au nord-ouest, l'un des passages les plus redoutés des côtes de France : le raz de Sein, un étroit chenal aux courants violents, hérissé d'écueils, sur une route très fréquentée par le cabotage et le grand commerce. Or, au XVIIIème siècle, aucun phare n'en éclaire encore l'entrée : les feux du Raz — Tévennec, Ar-Men, la Vieille — ne seront élevés qu'au siècle suivant (voir le XIXème siècle). Les navires drossés à la côte offraient alors une aubaine à des riverains démunis, qui pratiquaient volontiers le pillage d'épaves — un « droit de bris » que l'on s'arrogeait de père en fils, et dont les archives de l'Amirauté de Cornouaille ont gardé la trace4.
Naufrage de la Catherine le 19 octobre 1719
Navire du Croizic de 20 tonneaux qui s'échoue à la baie des Trépassés. Le capitaine Jean-Benoit pense mettre son navire et sa cargaison en sécurité une fois éloigné des rouleaux. Malheureusement, les habitants de Cléden et Plogoff allaient se charger de piller l'épave une fois la nuit tombée4.
Le naufrage du Repulse, le 10 mars 1800
Le 19 Ventôse an VIII (10 mars 1800), en pleine guerre contre l'Angleterre, le Repulse, un vaisseau de guerre britannique de 64 canons (57 mètres, 432 hommes à bord), talonne dans le raz de Sein et vient s'échouer sous la pointe de Penharn, à Porz-Louédec. Le commandant James Alms ayant été blessé, c'est son lieutenant John Carpenter Rothery qui tenait la barre ; une erreur d'appréciation — il se croyait au large des Glénan — précipite le naufrage. Huit marins anglais y périssent, et les restes de l'épave sont vendus aux enchères à la population locale5.
Le siècle des chapelles
Le XVIIIème siècle est un grand siècle de construction religieuse à Cléden. La chapelle de Langroas est rebâtie vers 1747, son clocher achevé en 1752. La chapelle Saint-Tugdual, au village de Trouzent, est reconstruite en 1772 — « BATYE EN LAN 1772 », indique le linteau —, dotée de son clocher en 1775 et de sa sacristie en 1779. À l'église paroissiale, l'abside porte la date de 1751 et une porte latérale celle de 1772. Ironie de l'Histoire, ces édifices à peine rebâtis seront vendus comme biens nationaux quelques années plus tard, à la Révolution (voir plus bas).
Cléden Après la révolution
La commune, telle qu'on la connaît aujourd'hui, naît de la Révolution. Le décret du 14 décembre 1789 érige en municipalités les paroisses et communautés du royaume : chacune se dote d'un conseil et d'un maire élus, en remplacement de l'administration d'Ancien Régime. Les premières élections municipales se tiennent au début de 1790, et l'ancienne paroisse de Cléden devient la commune de Cléden-Cap-Sizun.
En 1789, Cléden compte 1800 habitants, ce qui en fait la paroisse la plus peuplée du Cap-Sizun. Dès 1790, à la création des municipalités, le recteur Jean-Joseph Gloaguen est naturellement élu maire de la commune.
Un nouveau découpage des territoires
Le 28 janvier 1790, l'Assemblée Générale des députés de Bretagne fixe les limites du département du Finistère. Celui-ci est divisé en neuf districts dont celui du chef-lieu de Pont-Croix. Le district de Pont-Croix est lui même divisé en neuf cantons. Cléden devint chef-lieu d'un canton composé des trois communes Cléden, Plogoff et Goulien.
Création de la justice de paix
Comme l'ordonnait la loi des 16-24 août 1790, une justice de paix fut créée dans le canton de Cléden. Cette institution, inconnue jusqu'alors en France devait remplacer les justices seigneuriales supprimées et constituer le premier degré de juridiction, immédiatement en dessous des tribunaux du district.
Au premier échelon sont institués les juges de paix, au plus proche des citoyens. Cette juridiction se prononce davantage en équité qu'en application du droit. Leur rôle consiste avant tout à concilier les adversaires.
Ancêtres du juge d'instance actuel, ils ont une compétence large en matière civile. Dans chaque commune est institué un tribunal de police municipal, au sein duquel siège le juge de paix, chargé de traiter les infractions les moins graves. Parmi les missions de cette justice, notons la surveillance de la côte, le règlement des différends familiaux. A Cléden, c'est Michel Arhan, de Kergaradec, qui fut élu après moult délibérations. La justice de paix fut supprimée en 1802.
Avènement de la constitution civile
La nationalisation du Clergé et de ses biens
La constitution civile est proclamée le 12 juillet 1790. Le 2 novembre 1789, les biens du Clergé sont nationalisés c'est-à-dire mis à la disposition de la Nation. Ils doivent être vendus pour combler le déficit. A partir du 29 novembre les ecclésiastiques doivent prêter serment. Les prêtres sont désormais des salariés de l'Etat et deviennent des fonctionnaires élus, devant prêter serment de fidélité à la nation, à la loi et au Roi.
Certains membres du clergé acceptent et deviennent "jureurs", d'autres refusent et sont alors qualifiés de "réfractaires".
Le vicaire de Cleden, M. Jean Gloaguen se soumet tandis que le recteur, M. Jean-Joseph Gloaguen, hésite. Devant ses paroissiens, il dit refuser le serment, devant l'administration il prétend l'accepter. Les années passeront. Recteur et vicaire ne seront pas autrement inquiétés, car à l'heure du danger ils sauront rétracter leur rétractation avec des phrases grandiloquentes et vagues comme d'habitude, mais toujours, paroissiens et administrateurs, se demanderont s'il faut ranger ces prêtres parmi les assermentés ou s'il faut les compter parmi les réfractaires1.
La traque des réfractaires
Suite aux dénonciations de Monsieur Pelerin, un notaire résidant à Cléden, le directoire ordonne la recherche des prêtres refusant d'accepter la constitution et continuant malgré tout à exercer. Instruit qu'il y a des rassemblement de prêtres perturbateurs dans l'ancien presbytère de Lamboban et dans le manoir de Kerazan, l'un et l'autre situés en Cléden, considérant que ces deux maisons sont des maisons nationales et que suivant l'article 6 de la loi du 20 juillet 1791, les officiers, sous-officiers et gendarmes sont tenus de faire la visite des maison particulières à la réquisition des propriétaires locataires ou fermiers, requiert le sieur Jouan de partir sur le champ à la tête de sa brigade pour la visite des dites maisons et y arrêter et conduire au Directoire tous les ecclésiastiques soit en costume, soit déguisés qui pourraient s'y trouver, le charge de rendre compte de sa mission et le rend responsable de l'exécution du présent2. Mais les prêtres furent rapidement prévenus et le lieutenant Jouan de la brigade de Pont-Croix n'en trouva aucun dans les lieux énoncés précédemment. Les écclésiastiques se cachaient, les uns à Plogoff dans des grottes, dont la fameuse grotte des prêtres, d'autres sur la commune de Cléden. L'abbé Parcheminou3 cite notamment l'abbé Kerisit qui avait trouvé un abri derrière un talus à 400 mètres environ au sud du village de Kerlaouen. Un autre, l'abbé Gloaguen, aurait trouvé refuge dans une maison de four à Brézoulous.
Malgré les nombreuses perquisitions effectuées dans les communes de Cléden et Plogoff, rares furent les prêtres arrêtés par les grenadiers de la garde nationale. Les habitants du Cap étaient généralement solidaires de ces prêtres réfractaires.
La vente des biens du clergé
Le Directoire du District décrète le 3 avril 1794 que toutes les chapelles supprimées, tous les presbytères non habités par des prêtres et notamment ceux de Primelin, Plogoff et Lamboban, ainsi que tous les immeubles des prêtres seront estimés.
La chapelle de Saint-They et ses deux appentis fut achetée par Rozen de Kerguioc'h au prix de 2500 livres. Les objets qui s'y trouvaient (un calice, une lampe, une cloche, deux chandeliers etc.) furent vendus au prix de 129 livres. La chapelle de Saint-Tugdual fut vendue le 4 août 1795 à Jean Kerloc'h de Trouzent et au prix de 2050 livres. Ses objets rapportèrent 46 livres 10 sols. La chapelle de Saint-Tugdual, qui avait servi d'écurie aux chevaux des gardes côtes, fut vendue le 16 août 1795 à Yves Rozen de Kerfeurgeul pour la somme de 650 livres. Son mobilier fût vendu 9 livres 10 sols. La dernière chapelle, celle de Langroas, au village du même nom, fut achetée par Yves Cotten de Brémel, le 16 août 1795, au prix de 2050 livres. Ses objets rapportèrent 59 livres 10 sols.
L'inventaire et la criée
Les archives du district de Pont-Croix permettent de suivre l'opération dans le détail pour Langroas. L'inventaire y fut dressé le 9 février 1793 par Mathieu Thalamot, notaire à Custren en Esquibien, assisté de Joseph Guezno d'Audierne. Il énumère le linge et les ornements — deux devants d'autel, douze nappes, sept serviettes, un morceau d'indienne, huit amicts, deux aubes, huit purificatoires, cinq corporaux, une chape de toutes couleurs à galons d'or, une chasuble avec étole, manipule et voile — puis les matières d'or, d'argent et de cuivre : un calice, une lampe, une cloche, une clochette7.
Une pièce manque à l'appel : la croix d'or, pourtant mentionnée dans plusieurs comptes de fabrique, et qu'on avait fait raccommoder en 1775 par un orfèvre de Quimper pour 70 livres. La tradition prétend qu'elle fut cachée dans la chaussée d'un chemin, aux environs du village de Brouzouloux7.
La vente du mobilier eut lieu le 29 thermidor an III, à huit heures du matin, à la criée, par un crieur du village de Kerbelec : trois plats, un buffet, deux confessionnaux, un pupitre, deux fauteuils, la tribune elle-même et trois chandeliers de bois. Les cloches des chapelles de Cléden furent descendues et conduites à Audierne pour 54 livres, payées à un homme de la commune, puis transportées aux magasins de Brest par le brigantin L'Espérance, de l'Île-Dieu7.
La commune tente de garder ses chapelles
Les Clédinois ne se résignèrent pas. Le 21 messidor an III, le conseil général de la commune délibéra pour obtenir Langroas et Saint-Tugdual afin d'y exercer le culte. Le directoire du district répondit six jours plus tard, le 27 messidor : la loi n'accorde à chaque commune que l'église parroissiale pour l'exercice de son culte, que d'ailleurs les dites chapelles étaient en vente — il n'y avait donc pas lieu de donner suite7.
Les chapelles ne furent rendues au culte qu'à la pacification, et elles le furent grâce aux fidèles eux-mêmes : plusieurs rapportèrent alors les meubles anciens qu'ils avaient rachetés à la criée et gardés chez eux pendant des années7.
L'enrolement des hommes dans l'armée
La levée de masse
Après la chute de la royauté et l'exécution du roi, en janvier 1793, la jeune République se retrouve en guerre contre presque toute l'Europe coalisée. Pour défendre une « patrie en danger », la Convention décrète, le 23 août 1793, la levée en masse, qui oblige tous les hommes valides à se présenter pour être éventuellement enrôlés dans l'armée. Cette mesure s'ajoute aux différents effets supportés par les Capistes depuis la révolution, nombreux seront les déserteurs qui s'en iront rejoindre les prêtres réfractaires.
La recherche des deserteurs
Différentes mesures furent prises pour remettre sur le bon chemin ces hommes qui remettaient en cause la révolution. Des troupes de l'armée sillonnèrent le Cap à la recherche de ces insoumis. Le fait le plus marquant est sans doute l'établissement, le 1er novembre 1793 à Plogoff, d'une garnison de 300 hommes que la commune devait entretenir. Celle-ci arrêta 25 déserteurs sans pour autant calmer les esprits.
Pour résumer, la révolution et surtout ses conséquences, furent mal accueillies par les citoyens du Cap et de Cleden-Cap-Sizun. Ceux-ci voyaient en la constitution civile, une remise en cause de la religion catholique à laquelle ils étaient particulièrement dévoués et également un enrôlement de leurs hommes pour une cause à laquelle ils n'adhéraient pas.
Les maires de Cléden après la Révolution
Dès la création de la commune, les maires se succèdent au gré des soubresauts révolutionnaires ; la période 1794-1799, au plus fort de la tourmente, reste lacunaire6. La liste se poursuit aux pages des siècles suivants.
- 1790 : Jean-Joseph Gloaguen, recteur
- 1790-1791 : Guillaume Raoul
- 1792-1793 : Noël Bourdon
- 1793-1794 : Guillaume Raoul
- 1799-1800 : Jean Le Normant
1. Abbé Corentin PARCHEMINOU, La révolution au fond du Cap-Sizun, 1935.
2. Archives Départementales, L. 4, f°151
3. Abbé Corentin PARCHEMINOU, La révolution au fond du Cap-Sizun, 1935.
4. Paul CORNEC, Pilleurs du Cap ! Le pillage d'épaves dans les paroisses du Cap-Sizun au XVIIIe siècle, Éditions du Cap-Sizun, 2001, d'après les archives de l'Amirauté de Cornouaille.
5. Bruno JONIN, Le Répulse, un grand naufrage à la pointe de Bretagne, 1984 ; le récit complet figure sur la fiche de la pointe de Penharn.
6. Liste des maires établie d'après l'article « Cléden-Cap-Sizun » de Wikipédia (la période 1794-1799 reste lacunaire). La succession se poursuit sur les pages des XIXe, XXe et XXIe siècles.
7. Daniel BERNARD, « Études sur le Cap-Sizun. II. La chapelle de Langroaz et la seigneurie de Kéridiern, en Cléden-Cap-Sizun », Bulletin de la Société archéologique du Finistère, tome XXXVI, 1909, p. 264-266, d'après les Archives du Finistère, district de Pont-Croix.

